Une page blanche

Texte écrit dans le cadre d’un cours de Sens et écriture, sur le thème de la page blanche. 2018.

Il était presque minuit, mon cerveau engourdit de fatigue ne trouvait pas l’inspiration devant cette si vaste page blanche : vide de mots, vide de sens, mais d’une beauté déconcertante. De sa clarté neutre, la page devant moi devenait de plus en plus glaciale formant une paroi de verre qu’il m’était impossible de briser de ma si douce plume. Sous la pression du temps qui passe, mon bras qui si souvent tremblait, tout à coup se paralysa. Pourtant je devais écrire : un mot, un vers, une phrase… Mais rien, non rien ne me venait. L’angoisse de ce vide qui m’emportait me fila la chair de poule. Moi, qui n’avais jamais été à court d’inspiration, je vivais le pire syndrome qu’il soit. Le syndrome de l’oubli courait dans mes pensées, comme sur mon corps, et entachait ma liberté d’expression de toute forme qu’il soit. Face à cet effroi incommensurable, je n’avais pas d’autre choix que de me résigner. La nuit porte conseil m’a-t-on dit un jour. Et je ne pouvais que mieux dire, mes rêves m’avaient bien souvent guidé dans ma créativité, comme dans mes choix de vie. Je choisis alors de ne pas résister au sommeil qui m’emportait, laissant mon imagination empreinte à la créativité s’évader sur les dunes de mes songes. C’est une fois que Morphée m’eut subitement enrobé de ses bras, que je vis la page blanche, impassiblement dressée devant moi. Je pu la toucher : glacée et d’une blancheur inégalée, enivrante, hypnotisante, la feuille d’une pureté infinie jonchait devant moi. Même si sa consistance semblait vide, je savais qu’elle n’était que matière : sinon n’aurais-je jamais vu qu’une immensité de noir ou le néant ? Or ce que je percevais était bien blanc. Je me suis demandée si tout cela était censé, mais j’avais conscience de cette vision. Et par cette conscience je me donnais le pouvoir d’exister et donc d’écrire. C’est de cette intuition que tout a commencé. Sur le fil de mes rêves, j’ai esquissé un premier dessin et j’ai fait éclore un texte à propos de cette page blanche, par le simple acte de ma pensée. Car au fond de moi j’avais tout compris : la page blanche s’écrivait sur le fil de ma perception.

 

Lorsqu’une page blanche se présente à nous, c’est toujours une opportunité. Une opportunité de faire, d’écrire, d’agir car la page blanche est la métaphore du temps que nous traversons. La page blanche est l’image mobile de l’éternité qui nous échappe. Nous avons alors deux choix : imaginer l’inventer, ou par fatalité la laisser s’écrire sur le fil de notre destinée.

 

À l’aube de notre vie, tout est encore possible. Nous pouvons dessiner sur la page blanche de toutes les couleurs, souvent des maisons et des ciels ensoleillés. Dans le bruit, l’extase et la joie, nous courrons, nous volons d’histoires en histoires. Légers, insouciants comme une feuille blanche tombant délicatement sur le sol. Nous prenons conscience enfin, de nos œuvres inventées sur le fil de notre imaginaire. Puis de bourgeons en bourgeons, nous remplissons cette feuille blanche de nos amours déchus, de notre patience qui s’en va parfois sur les chemins de l’école, et de notre créativité qui renaît les jours de printemps. Au fil de l’été, notre imaginaire se structure selon les codes parfaits de nos acquis, les jours éclatants de soleil. Pas question de déraper, de faire une tâche ou d’écrire entre les lignes, car cette feuille blanche devient notée. Nous la rendons parfois seule, parfois attachée de mille autres feuilles. Avant innocente et sincère, la feuille blanche se noircit peu à peu au fil de nos mots, et de nos caractères. Mais elle ne sera plus jamais aussi parfaite, paisible, élégante, sublime que lorsqu’elle était infiniment blanche. Nous l’écrivons pour nous, mais par les autres. Années par années, nous apprenons donc nous structurons. Cette feuille blanche acquière des lignes droites au gré des dictées et se transforme parfois en partitions. Elle donne un sens à nos vies, à nos aspirations, et une mélodie à notre musique. Elle est l’herbier que nous rendons en cours de sciences, le poème écrit un jour de pluie, ou le brouillon rose entaché de nos erreurs. Plus tard encore, la page blanche est le début d’un nouveau projet, d’une nouvelle vie. Elle est celle sur laquelle nous empilons les lettres. Tantôt elle nous permet de montrer patte blanche, tantôt nous n’y voyons même plus le blanc. Il serait avant tout question de prendre le temps de la regarder, d’oser la toiser et de la confronter. Mais nous n’avons pas le temps dans ce rythme effréné. La page blanche écrite au présent, s’inspire de notre passé, pour dévoiler notre futur. Si elle est écrite au passé, méfions-nous de nos regrets. Lorsque l’automne s’invite, ces milliers de feuilles noircies par le temps, prennent parfois la forme de souvenirs. L’été indien, nous remplit le cœur de joie, de bonheurs, d’amour. Et puis la feuille blanche revêt dentelles et jolis motifs, invitant au bonheur éternel. Parfois elle se précipite évitant de peu la déchirure, et elle se colorie, se transforme pour ne pas tomber de l’arbre. La page blanche invite à l’éternité, elle peut tout croire, tout imaginer. Elle est l’immensité des nuages qui traversent le ciel ce soir d’automne, prenant toutes les formes imaginables et invitant son spectateur à l’inventer. L’hiver, ces feuilles blanches, sont fondues par la neige. Le glissement de la dernière page du roman, se fait pressentir. Et comme la feuille blanche, nous choisissons de revenir en arrière un matin frileux, comme une vague qui après avoir atteinte la plage choisie de se retirer improprement. Parfois, telle une marée haute, nous aimons nous souvenir, de quelques jolies paroles écrites sur ces pages : il y a un mois, il y a un an, il y a un siècle. Et puis, un matin monotone le silence nous fait face. Nous avons acquis la sagesse pour écrire, et en un rien de temps la fumée nous emporte dans une magnifique énergie.

 

Cette feuille blanche était-elle blanche ou noire ? Il ne m’était finalement plus possible de le distinguer. Ce jour-là, je ne me réveillai pas. Cette vérité, m’avait, semble-t-il, coûté le prix de la vie. Car si la page fut blanche de pureté et d’innocence, de ma perception occidentale, elle ne l’était absolument pas pour d’autre contrées lointaines, où les feuilles ornées de fleurs blanches sont données en offrande aux Dieux. Ce blanc accru n’était autre que le reflet du deuil, et plus encore de la mort. La page blanche, si remplie et si vide à la fois, ne me faisait voyager qu’entre deux espaces divins : celui de la vie et celui de l’éternité. Pendant cette nuit infinie qui s’offrait à moi, je choisi de tout recommencer dans un ailleurs, dans un paradis. Recommencer à décorer cette feuille blanche de mes rêves d’enfants, les plus purs qu’il soit.

 

 

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